Publié par Responsable éditorial

Réponse du  Dr Bertrand SUEUR


à la rubrique "SUIVEZ MON REGARD" de Sandrine Blanchard, blanchard@lemonde.fr

 

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intitulée "Frédéric Lefebvre ou la caricature permanente",


et publiée page 98 du n°85 du Monde Magazine
qui est le supplément au journal Le Monde n°20612 du samedi 30 avril 2011


  chère madame Blanchard,
 
    J’ai lu avec effarement  votre article du Monde Magazine n°85 consacré à la rémunération des médecins. J’ai peu de respect pour Frédéric Lefebvre qui a troqué son intelligence pour l’instinct du chien qui suit son maître où qu’il aille, et guère plus pour M.Ruquier dont la rémunération augure mal de sa sincérité vis-à-vis des plus modestes de notre société.
Le hic, c’est que j’ai par contre beaucoup de respect pour votre journal auquel je suis abonné, et que vos sottises me hérissent d’autant plus.
 
    Il ne faut pas tirer sur une ambulance, dites-vous ?  Alors cessez vos attaques contre les revenus des médecins, ou bien documentez-vous  avant  de vous exprimer.
    Vous vous demandez – je cite - comment comparer la situation d’un médecin à celle d’une femme de ménage;  c’est en réalité assez simple et je vais vous donner quelques pistes:
- il faut 10 années pour faire d’un bachelier S (mention B ou TB pour 80% d’entre eux) un médecin ; 10 années d’efforts, 1 concours réussi par 10% des postulants seulement,  une bonne douzaine d’examens ensuite, une bonne centaine de gardes aux urgences de nuit enfin. C’est une chose d’aller faire joujou avec sa caméra une fois aux urgences du CHU, c’en est une autre d’y travailler chaque semaine, de 18h à 08h, soit 14h d’affilée (sans compter la journée normale de 8h qui a précédé)  payé  9 euros de l’heure en vertu d’une dérogation unique au réglement du travail de nuit européen.
9 euros, c’est aussi le tarif horaire d’une femme de ménage, mais cette fois de jour, et après 10 minutes de formation.

-la femme de ménage bénéficie d’un statut de salarié, et sera payée par la Sécu dès le 4e jour si elle tombe malade ; le médecin attendra le 91e jour.

-si elle se coupe avec un tesson de bouteille, la femme de ménage bénéficiera du régime des accidents de travail, et sera chouchoutée par la Sécu dès le 1er jour de son arrêt de travail ; si un médecin s’infecte avec une aiguille d’un malade atteint de VIH ou d’hépatite C, il n’aura droit à rien.

-si elle a un accident de voiture en allant travailler, elle sera considérée comme victime d’un accident du travail ; si la même chose arrive au médecin pendant ses visites, il n’aura droit à rien.

-la femme de ménage bénéficiera d’au-moins 5 semaines de congés payés, plus quelques jours fériés ; le médecin n’aura droit à rien, sinon de payer les congés de sa femme de ménage justement.

-passons sur les éventuelles heures sup de la femme de ménage, c’est une notion inconnue des médecins libéraux.

-quant à la question de la responsabilité professionnelle, quelle femme de ménage est quotidiennement menacée par les tribunaux à la première erreur ? quelle femme de ménage est donnée en pâture aux lecteurs du Monde parce qu’elle utilise un produit dangereux pour la santé des personnes qu’elle sert ? Qui lui reprochera de ne pas s’enquérir des dernières actualités de sa profession pour utiliser tel savon plutôt qu’un autre ?

-Quelle obligation de formation permanente a-t-elle ? Participe-t-elle à des groupes de pairs d’amélioration des pratiques ? ou à des stages de perfectionnement le week-end ?

-Une femme de ménage mécontente de sa rémunération peut chercher un employeur plus généreux, ou évoluer dans son travail ;  la rémunération des médecins est irrémédiablement bloquée par la Sécu.

- Vous affirmez qu’un médecin reçoit au minimum 4 patients par heure : mais où vivez-vous,  Madame Blanchard ? Les 4 généralistes de notre cabinet offrent un rendez-vous toutes les 20 minutes, et le rhumatologue à qui je confie mes patients consacre 30 minutes à chaque consultation. Et vous semblez oublier qu’il me faut consacrer chaque jour environ 1h à la lecture des courriers de mes confrères, et une autre en tâches administratives diverses, tous travaux qui accablent aussi quotidiennement ma femme de ménage comme chacun sait.

 
 
      Par ailleurs, je lis que vous acceptez benoîtement les chiffres du ministère de la santé - celui-là même qui validait le Médiator il n’y a pas si longtemps – sans chercher d’avantage à faire votre travail critique :
- Vous pourriez par exemple examiner la rémunération horaire et non annuelle, pour prendre en compte les 56h de travail hebdomadaire des médecins, chiffre officiel dont vous ne soufflez mot.

- Vous pourriez encore, et de façon fort profitable, consulter sur internet les rapports du CNRS par exemple(‘La rémunération des médecins dans 14 pays’ code INIST-CNRS 002B30A11), ou de l’OCDE (‘Health workers papers’DELSA/HEA/WD/HWP-2008-5) pour constater que les généralistes français sont parmi les plus mal lotis d’Europe... les médecins tchèques exceptés ! Vous y apprendrez qu’un médecin Allemand gagne environ 40% de plus qu’un Français, et qu’un Anglais 60% de plus.

-  Vous pourriez également relire l’article de Jean de Kervasdoué, professeur de l'économie de la santé au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), qui écrivait dans Le Monde en mars 2010, un article intitulé La faible rémunération de l'acte médical lèse praticiens et patients, et dont je citerai les extraits suivants :
«...Donc, la rémunération horaire brute est de 66 euros. La rémunération d'un avocat ou d'un consultant moyen à Paris est d'au moins 150 euros de l'heure.. Il ne m'appartient pas de juger de la "juste" rémunération de qui que ce soit, y compris des médecins. Mais, connaissant les tarifs des bons avocats parisiens (entre 300 et 500 euros l'heure), je ne trouve pas scandaleux qu'une demi-heure de consultation d'un médecin chevronné soit facturée autour de 80 euros. » C’est donc une augmentation de 150% que suggère cet économiste... qui n'a pourtant rien contre les femmes de ménage !

- Je vous renvoie enfin à un article que j’avais publié sur le blog du Monde (chapitre Débats/Idées) au lendemain de la publication du rapport Hubert :
La médecine générale est à bout de souffle paru le 9 dec 2010.

 
Me reste à préciser que j’ai lu moi aussi le livre passionnant de Florence Aubenas (Quai de Ouistreham), preuve que certains journalistes enquêtent avant de raconter n’importe quoi.
 
C’est tellement facile de caricaturer, n’est-ce-pas ?
 
Dr Bertrand SUEUR généraliste à Rennes (35).

 


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