Publié par Le Canard Enchaîné

Le Canard Enchaîné 24 mai 2006
Le dossier médical personnel rend malade le ministre de la Santé
mercredi 24 mai 2006.

 

 
Décrets en panne, valse des directeurs, caisses vides... Xavier Bertrand se contente de prescrire un placebo.
Voilà un remake de « Mission impossible » qui aurait pu concourir à Cannes pour le prix du plus affligeant nanard. Dans le rôle principal, Xavier Bertrand, ministre de la Santé, s’est efforcé, ce mardi 23 mai [1], de prouver que le gouvernement n’avait pas renoncé au pari idiot lancé par Douste-Blazy, voilà deux ans : mettre en place le dossier médical personnalisé (DMP) pour le 1er juillet 2007.
Douste se faisait fort de lancer une formule trois fois plus ambitieuse, mais en trois fois moins de temps et dix fois moins d’argent, que celle des précurseurs britanniques.
Le roi du bla-bla (d’où l’un de ses surnoms) sévissant, depuis, au Quai d’Orsay, Bertrand est condamné à doter chaque Français d’un dossier informatique sur lequel doivent être consignées affections, principales données biologiques (groupe sanguin, etc.), plus l’historique des consultations pour dissuader les « tricheurs ».
Contraints de présenter un embryon de projet à la date fatidique, les conseillers de Bertrand sont sur les dents. D’où « l’expérimentation » lancée cette semaine sur 17 sites pilotes. Après quoi seuls des « volontaires » pourront, dès le printemps prochain, juste avant la présidentielle, ouvrir un dossier médical sur Internet. Or, même pour ce service minimum, rien n’est prêt.

Valse à un milliard
Ce projet - pharaonique - qui visait à informatiser les dossiers médicaux de 63 millions de Français semble être victime de la malédiction des pyramides. L’organisme chargé de mettre en place cette merveille technologique, le Groupement d’intérêt public GIP-DMP, créé en avril 2005, a vu se succéder, outre deux présidents, pas moins de trois directeurs. Le premier a été saqué au bout de quatre mois pour avoir douté qu’un tel projet soit réalisable.
Son successeur a eu, lui, le malheur de confirmer qu’il ne fallait pas attendre de miracles de cette « expérimentation » improvisée.
Deux ans après la loi Douste, ce groupement DMP emploie en tout et pour tout douze personnes, alors qu’il en faudrait, au bas mot, le triple. Un comité d’orientation, prévu par la loi d’août 2004, est bien censé lui apporter des conseils avisés, mais le décret entérinant sa création n’est toujours pas paru. Du coup, une cinquantaine de sommités se réunissent de temps en temps pour faire semblant.
Quelques décisions élémentaires n’ont toujours pas été prises. Ainsi, la gestion des dossiers sera confiée à des « hébergeurs » privés, mais nul ne sait qui les paiera : Etat, Sécu, assureurs privés ? Les assurés sociaux devraient se méfier.
Cette énigme est d’autant plus passionnante que la mise en place du DMP est condamnée à coûter une fortune.
L’établissement de chaque dossier risque de revenir à 15, voire 25 euros, soit 1 milliard au minimum à mettre sur la table. Or, le groupement DMP s’est vu royalement octroyer pour 2006 un budget de 100 millions.

Quant aux menus problèmes posés, aussi bien techniques qu’éthiques, ils sont loin d’être résolus. Celui de l’équipement informatique, par exemple. Environ 75 % des médecins hospitaliers travaillent encore sur des dossiers papier. Qui paiera le matériel et la formation qui va avec ? Pour l’instant, c’est « secret-défense ».

Double peine pour toubibs
Plus de la moitié des généralistes tiennent un dossier médical de leurs patients sur ordinateur. Mais ces toubibs utilisent pas moins de soixante logiciels concurrents - et totalement incompatibles - pour le traitement de ces informations.
Pour l’instant, les experts n’entrevoient qu’une seule solution : que les toubibs saisissent deux fois les données concernant un même patient, une pour leur propre fichier, une autre pour le DMP. Ubuesque. Sauf que les syndicats médicaux, exceptionnellement d’accord, affirment comme un seul homme qu’ils n’accepteront de tenir le DMP qu’en échange d’un coup de pouce à leurs honoraires. Plus la saisie sera compliquée, et plus il faudra casquer.
L’autre grand mystère concerne la protection des données.
En principe, un « décret de confidentialité » devait compléter la loi Douste pour fixer les mesures destinées à empêcher assureurs, employeurs indélicats ou cabinets spécialisés d’entrer comme chez eux dans les dossiers médicaux des patients. Deux ans après, ce texte est toujours coincé dans l’encrier. Or, faute de mesures drastiques de protection, n’importe quel petit malin peut s’inviter dans les fichiers. « Le Canard » l’a montré, le 14 février dernier, en publiant des extraits des dossiers Sécu de Chirac, Sarko et Douste.
Les assurés sociaux sont donc priés de faire confiance. L’ennui, c’est que les six opérateurs privés choisis pour héberger les données (en fait, les six leaders mondiaux de l’informatique) sont pratiquement tous dotés de filiales spécialisées dans la commercialisation de fichiers.
Et rien ne dit que ces dossiers médicaux, en principe confidentiels, ne seront pas traités en Chine ou dans d’autres paradis informatiques. On n’arrête pas le progrès
.

[1] Colloque sur le DMP à l’Assemblée Nationale
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